Dans l’histoire de l’horlogerie, il y a des innovations, des chefs-d’œuvre techniques, des montres devenues mythiques. Et puis il y a des histoires humaines, plus discrètes, mais parfois bien plus déterminantes. Celle de Zenith et de son calibre El Primero en fait partie. Car sans un homme, sans une décision prise dans l’ombre, sans un acte de désobéissance assumé… ce mouvement n’existerait peut-être pas sous la forme qu’on lui connaît aujourd’hui.
La fin annoncée de la montre mécanique
Nous sommes à la fin des années 1960. L’horlogerie suisse, jusque-là incontestée, est sur le point de basculer dans l’une des plus grandes crises de son histoire. Le coupable ? Le quartz. En 1969, Seiko lance la Astron, première montre à quartz commercialisée. Une révolution. Plus précise, plus fiable, moins coûteuse à produire… elle redéfinit instantanément les standards de l’industrie.
Face à cette déferlante technologique, les manufactures suisses vacillent. Les ventes s’effondrent, les coûts explosent, et une certitude s’impose progressivement : la montre mécanique appartient au passé. Chez Zenith, la situation est critique.
Zenith, entre héritage et abandon
Fondée en 1865, la manufacture du Locle a pourtant une solide réputation. Elle s’est illustrée par ses innovations et surtout par un mouvement exceptionnel lancé en 1969 : le El Primero. Premier chronographe automatique à haute fréquence produit en série, battant à 36’000 alternances par heure, le El Primero est une prouesse technique. Il permet une mesure du temps au dixième de seconde, avec une précision et une régularité inédites à l’époque. Mais le timing est cruel.
Lancé la même année que les premières montres à quartz, ce mouvement arrive au pire moment possible. Le marché ne suit pas. Les priorités changent. La survie passe avant l’innovation. Au début des années 1970, Zenith est intégrée à Zenith Radio Corporation. La stratégie est claire : réduire progressivement la mécanique au profit du quartz, plus rentable et en phase avec la demande. La décision tombe. Arrêter la production des mouvements mécaniques. Démonter les machines. Tourner la page.
Un homme refuse d’obéir
C’est ici qu’intervient Charles Vermot. Horloger chez Zenith, Vermot comprend immédiatement ce que signifie cette décision. Ce n’est pas seulement une évolution industrielle. C’est la mise entre parenthèses d’un savoir-faire unique. Et notamment du El Primero. Face aux ordres reçus — démonter les machines, éliminer les plans, faire disparaître les outils — il prend une décision radicale. Désobéir. Plutôt que de détruire ce qui fait l’essence même de la manufacture, il va organiser leur sauvegarde… en secret.
Une cachette au cœur de la manufacture
Pendant des mois, Charles Vermot met en place un plan discret et méthodique. Il récupère les outils spécifiques nécessaires à la production du El Primero : matrices, presses, composants, mais aussi les plans techniques détaillés du mouvement. Tout ce qui permettrait, un jour, de relancer la production.
Il cache l’ensemble dans un grenier de la manufacture, dans un espace oublié, difficile d’accès. Une véritable capsule temporelle horlogère. Dans le même temps, il documente précisément l’emplacement de ces éléments, rédige des notes, des schémas… comme un message destiné au futur. Un geste simple en apparence. Mais qui va s’avérer décisif.
Des années de silence
Pendant près d’une décennie, le El Primero disparaît des radars. Le quartz domine le marché. De nombreuses manufactures ferment ou se restructurent. L’horlogerie mécanique semble appartenir à une autre époque. Mais au début des années 1980, quelque chose change. Un intérêt nouveau pour la mécanique émerge.
Une partie du marché redécouvre la valeur du savoir-faire traditionnel, la complexité des mouvements et la dimension émotionnelle des montres mécaniques. Zenith, comme d’autres, envisage alors un retour. Mais un problème se pose immédiatement : relancer un mouvement comme le El Primero nécessite des années de développement, et surtout des outils extrêmement spécifiques… qui ont, en théorie, été démantelés. En théorie seulement.
La redécouverte
C’est à ce moment que l’histoire de Charles Vermot refait surface. Ses notes sont retrouvées. Les dirigeants apprennent qu’un horloger a conservé, des années plus tôt, les outils nécessaires à la production. Guidés par ses indications, ils accèdent au grenier. Et découvrent l’impensable. Les machines, les plans, les outils… sont toujours là. Grâce à cette initiative, Zenith peut relancer la production du El Primero dans des délais et des conditions incomparablement plus favorables que si tout avait été perdu. Un avantage déterminant à un moment clé de la renaissance de l’horlogerie mécanique.
Et pendant ce temps-là, Breitling suivait un autre chemin
Pour mesurer pleinement l’importance de cette redécouverte, il est intéressant de regarder ce qu’il se passe ailleurs dans l’industrie — notamment chez Breitling. Autre grand nom du chronographe, la marque fondée en 1884 traverse elle aussi la crise du quartz. En 1979, elle est reprise par Ernest Schneider, qui opère un repositionnement stratégique en s’appuyant largement sur le quartz afin d’assurer la pérennité de l’entreprise. Au début des années 1980, lorsque l’intérêt pour la mécanique réapparaît, Breitling est bien toujours active.
Elle produit des montres, relance des collections fortes et conserve son ADN étroitement lié à l’aviation. Mais sa situation industrielle est différente. La marque ne dispose plus, à ce moment-là, d’un calibre chronographe automatique intégré développé et produit en interne comme le El Primero. Lorsque la demande pour la mécanique revient, elle s’appuie notamment sur des mouvements éprouvés issus de fournisseurs spécialisés, comme le Valjoux 7750. Des calibres robustes et parfaitement légitimes, qui permettront à Breitling de reconstruire progressivement son offre mécanique.
Mais cette approche implique une dépendance partielle vis-à-vis de partenaires extérieurs, et une reconstruction progressive de son autonomie technique. Il faudra attendre 2009 pour que Breitling franchisse une étape majeure avec le lancement du calibre manufacture B01, marquant un retour complet à une production intégrée de chronographes. À l’inverse, Zenith, grâce à la décision de Charles Vermot, fait partie des rares manufactures à pouvoir relancer rapidement un chronographe automatique intégré de haut niveau, en s’appuyant sur ses propres ressources historiques.
Un mouvement sauvé… et adopté par Rolex
Le retour du El Primero ne passe pas inaperçu. Sa haute fréquence, sa robustesse et sa précision en font l’un des mouvements chronographes les plus performants de son époque. Au point que Rolex décide de l’utiliser. En 1988, la marque à la couronne choisit une version modifiée du El Primero pour équiper sa Daytona automatique. Le mouvement est adapté — notamment avec une fréquence abaissée — mais son architecture reste celle conçue par Zenith. Pendant plus d’une décennie, la Daytona reposera sur cette base. Une reconnaissance majeure pour un mouvement dont la continuité n’était pas garantie quelques années plus tôt.
L’héritage de Charles Vermot
Aujourd’hui, le El Primero est considéré comme l’un des mouvements les plus emblématiques de l’horlogerie historique comme contemporaine. Toujours en production, régulièrement amélioré, il incarne à la fois l’innovation et la tradition. Mais derrière cette réussite, il y a une histoire humaine. Celle d’un horloger qui a refusé de suivre les ordres. Qui a pris un risque. Qui a cru, contre toute logique, que la mécanique avait encore un avenir.
Charles Vermot n’a pas seulement préservé des outils. Il a contribué à maintenir une continuité technique à un moment où celle-ci semblait condamnée. Et sans cette initiative, la renaissance du El Primero aurait très probablement été plus longue, plus complexe, et plus incertaine. Parfois, il suffit d’un seul homme pour changer le cours des choses.
























mai 4, 2026
Je serais curieux de savoir si et comment Zenith a remercié le monsieur.
mai 6, 2026
Je recherche une rolex d’occasion avec le système el primero peut être une daytona pourquoi pas
mai 8, 2026
Bon courage vu les prix…
Les Zenith de la même époque (El Primero De Luca) qui ressemblent à la Daytona sont nettement plus abordables