Cela fera bientôt 9 ans que je travaille dans l’horlogerie. Avec différentes casquettes qui m’ont permis de rencontrer des personnes fascinantes. Beaucoup même. Et grâce à Yema, en rencontrant Olivier Mory, j’ai ressenti quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis longtemps : la même fascination que j’ai eu en découvrant l’horlogerie. Celle qui a déclenché la passion, tout comme vous avez aussi pu le vivre. Certains le décrivent comme un prodige car il a révolutionné le tourbillon; d’autres ont compris que travailler avec lui changerait la donne. Et tous ont raison. Pourtant, c’est un homme simple, très sympa d’ailleurs, qui donne envie mettre la lumière sur les gens de l’ombre, ceux qui créent la magie horlogère. Allez, c’est parti, allons à la rencontre de ce concepteur-horloger, fondateur d’OM Mechanics.

Ludovic : En quelques mots, qui est Olivier Mory ?

Olivier : Un petit horloger alsacien émigré en Suisse, comme beaucoup avant lui.

Ludovic : Comment est née ta passion pour l’horlogerie ?

Olivier : C’était un coup de foudre quand j’ai eu 13 ans et que j’ai découvert ce métier sur un salon des métiers.

Ludovic : Tu as un parcours très atypique. Peux-tu nous raconter ton cursus professionnel ?

Olivier : C’est vrai que mon parcours ne fait pas tellement standard, dans la mesure où j’ai commencé dans le très haut de gamme chez Renaud & Papi, donc la succursale d’Audemars Piguet dédiée à la HH (Haute Horlogerie, NDLR) et que je suis parti de là-bas pour aller dans le gros volume chez Sellita. Souvent, les horlogers rêvent de faire l’inverse, mais moi ça me plaisait d’apprendre à faire de l’horlogerie efficiente.

Ludovic : C’est un véritable grand écart ! Avais-tu pour ambition de te mettre à ton compte dès ton plus jeune âge ?

Olivier : C’est effectivement un très grand écart, mais ça a été très utile dans la démarche de me mettre à mon compte. Par contre, est-ce que j’avais l’ambition de mettre à mon compte dès mon plus jeune âge ? Pas forcément. Disons que quand j’ai commencé, ce que je voulais, c’était ouvrir une boutique. Donc oui, c’était à mon compte, mais ce n’était pas de me mettre à mon compte dans la conception parce que c’est un domaine que j’ai découvert en cours d’étude et qu’au démarrage je ne connaissais pas du tout.

Ludovic : Quelles sont les plus grandes leçons que tu as apprises en haute horlogerie ?

Olivier : Sans surprise, dans la haute horlogerie, c’est le soin. C’est l’observation du détail qui a été le plus gros choc culturel par rapport à quand tu sors de l’école, où t’as l’impression que t’as fait des jolis polis sur tes vis, et après tu es confronté à la réalité d’un vrai poli haut de gamme. Par exemple chez Audemars Piguet, pour mon cas, ça c’est une belle école de HH.

Ludovic : Et celles dans la production de masse ?

Olivier : De l’autre côté, dans la production de masse, l’efficacité, l’efficience même j’ai envie de dire. C’est-à-dire que si tu peux faire la même fonction en trois pièces ou en sept, privilégie celle de trois, surtout si ça implique une simplification de la fonction. Après, c’est pas toujours vrai, il se peut que tu décides de faire, par exemple, une seule pièce qui fasse à la fois ressort, sautoir, pont, etc. et ça, c’est des pièces qui sont très complexes à réaliser. Donc c’est pas toujours de la simplification.

Ludovic : En visitant ton atelier, on n’imagine pas une seconde les prouesses que tu arrives à réaliser avec ton équipe. Peux-tu nous en dire plus sur ta méthode de travail et sur le processus de fabrication d’un mouvement ?

Olivier : Notre méthode de travail, elle est finalement pas mal inspirée un petit peu de ce que j’avais appris à l’école. C’est-à-dire que pendant le DMA (diplôme des métiers d’art, NDLR), on devait concevoir et réaliser un produit. Ça implique déjà pas mal de réflexion parce que quand tu dessines une pièce, tu dois te poser la question « comment je vais la fabriquer ? ». Et en fait, c’est une très bonne question qu’il faudrait toujours se poser. Les problèmes de gestion des coûts, ils viennent très souvent de gens qui dessinent des pièces sans se poser la question de « comment est-ce que c’est fabricable ? ». Et si c’est fabricable d’ailleurs.

Chez nous, dans l’atelier, c’est vrai qu’on a un petit peu que des gens avec ce profil-là, type DMA ou qui ont fait un apprentissage du métier d’horloger et après de la construction. Donc, ce sont des gens que j’aime avoir dans mon équipe, qui sont capables de dessiner une pièce le matin, de prendre leur plan et d’aller la fabriquer l’après-midi avec les machines. Et s’ils se rendent compte que ça ne fonctionne pas, ils retournent modifier le plan, et on a des boucles d’apprentissage qui sont très rapides.

Ludovic : Quand on te parle, on a l’impression que tout est possible et facile de surcroit. Est-on bercé de fausses idées par les grandes marques ?

Olivier : Alors non, les grandes marques ne bercent pas de fausses idées. Le problème, c’est que très souvent, qui dit grande marque dit grosse structure, et c’est extrêmement rare d’avoir des grosses structures dans lesquelles tu as des électrons libres que tu laisses te balader depuis le bureau technique jusqu’à l’atelier usinage, à qui tu demandes encore de monter des pièces et de faire les analyses. Ça peut être à double tranchant parce qu’on a parfois tendance à se dire « oui, mais si quelqu’un travaille mal, il peut, entre guillemets, cacher son son manque de pertinence dans la construction jusqu’à la fin ». C’est vrai, sauf qu’à la fin, c’est quand même lui qui est obligé de les monter ses pièces, donc, il n’a pas intérêt à le faire.

Et en fait, le type de profil que je cherche chez moi, c’est souvent des gens qui ne sont pas à l’aise dans les grandes marques, parce que comme moi, ce sont des gens qui n’aiment pas faire qu’une seule chose. Moi, si je faisais que de la construction tous les jours, je m’ennuierais. Si je faisais que de l’établi, je m’ennuierais aussi. J’ai besoin de faire les deux, même les trois avec la fabrication de pièces et les quatre avec la formation. J’aime bien tout ça. Et comme dit l’adage, choisir, c’est renoncer.

Ludovic : D’ailleurs, celles-ci doivent doivent te solliciter régulièrement pour améliorer leurs méthodes de production et ainsi réduire leurs coûts, n’est-ce pas ?

Olivier : Bonne question à laquelle je ne peux pas répondre à 100%. Ça nous est arrivé, effectivement, d’être sollicités chez OM Mechanics, par des marques plutôt connues pour des mandats ponctuels sur l’amélioration de process. Souvent, on nous demande d’abord l’amélioration de process, et le gain de coût est entre guillemets accessoire.

Ludovic : Rentrons dans les détails. Qu’est-ce qui fait qu’un tourbillon est si onéreux à produire ?

Olivier : Traditionnellement, le tourbillon est onéreux à produire parce qu’il est fait en petites quantités. Et si tu fais quelque chose en petites quantités, et bien, c’est cher à produire. Alors tu vas me dire : « c’est simple, il suffit de les faire en grande quantité ». Oui, mais dans ce cas, il faut vendre beaucoup de montres, et le serpent se mange un peu la queue dans le sens où pendant des décennies, les marques qui faisaient du tourbillon, elle ne faisaient pas que du tourbillon. C’était leur pièce un petit peu savoir-faire et elles en faisaient que très peu par an. Et tout est cher dans ces marques là, même un trois aiguilles/date. Sans cibler personne, mais que tu prennes chez Vacheron, Lange, Audemars Piguet, Patek Philippe, donc des gens qui font du tourbillon depuis des centaines d’années, ce sont des gens qui font de l’horlogerie très soignée et en assez petits volumes si on compare, par rapport à des Swatch Group et des choses comme ça. Donc, chez des gens qui font du petit volume et qui font encore moins de volume sur du tourbillon, et bien forcément, ça devient cher.

Ludovic : Alors, comment fais-tu pour les rendre si abordables ?

Olivier : Pour les rendre abordables, la première chose a été de penser process. C’est-à-dire que si je veux rendre un tourbillon abordable, comment est-ce que je peux faire pour qu’il soit montable en une heure et pas en quarante-cinq ? C’est le départ. Et pour faire des pièces que tu peux monter en une heure, tu dois réfléchir ergonomie et tu dois réfléchir process, tu dois réfléchir nombre d’outils, méthodes de fabrication, et en fait, ces leviers-là, ils te font gagner des facteurs 3, 4, 5. C’est pas c’est pas des petits gains. Dessiner une platine que tu peux usiner très rapidement et en grand volume, ça te divise son prix par 10.

Ludovic : Si on parle du cas de Seagull, notamment de leur tourbillon, quel est ton avis d’expert ?

Olivier : Même si nous, on fait du 100% Swiss made et on milite un petit peu là-dessus, c’est pas pour autant que je suis un ayatollah du Swiss made au point de me voiler la face. Effectivement, Seagull, c’est pas n’importe qui. C’est le plus gros fournisseur de mouvements en Chine. On les connaît malheureusement souvent pour leurs clones de 2824 ou des calibres comme ça, c’est vrai, ils ont ça au catalogue. Ils ont aussi toute une gamme de mouvements bien à eux qui est plutôt bien faite et j’ai quelques exemplaires à l’atelier.

Techniquement, c’est très, très, très intéressant. La qualité de réalisation, c’est autre chose, mais souvent, les solutions techniques qui sont apportées par Seagull sont plutôt malines. Et d’ailleurs, sans vouloir le cacher, il y a des solutions techniques de marques chinoises comme Seagull, mais pas que, ou qu’on trouve aussi par exemple dans les vieux mouvements Raketa de l’ère soviétique russe qui sont super malines, parce que justement, les moyens de production de ces entités là, c’était pas des moyens de production du futur. Donc, quand ils doivent réfléchir à la meilleure manière de faire un sautoir de tirette, et bien ils le font en prenant en compte qu’ils ont un outillage et des machines qui ne sont pas capables de faire des trucs hyper complexes. Ils doivent arriver à faire la fonction de manière efficiente et surtout avec des pièces qui tolèrent des grosses variations de tolérance. Et ça, c’est plutôt sympa parce que si tu apportes la même réflexion pour faire des pièces en Suisse, et bien tu réduis les prix drastiquement.

Ludovic : Certaines maisons qui conçoivent des mouvements manufactures semblent avoir de gros problèmes pour les stabiliser. Qu’est-ce qui explique ce phénomène ?

Olivier : Alors je ne sais pas quelles maisons sont concernées par ça, mais de manière générale, quand tu fais du petit volume sur tes produits, et bien tu mets du temps avant de te rendre compte des problèmes. Et c’est encore plus le cas si tu fais de petits volumes de montres très compliquées pour lesquelles tu ne t’embarrasses pas à faire des tests de validation aux chocs et des choses comme ça. Donc, je dirais qu’une maison qui fait 4 ou 5 tourbillons GMT avec phases de lune par an, avant de voir revenir 8% de leur production, ça peut prendre des années. En fait, passer en gros volumes, ça oblige à stabiliser la qualité parce que si tu commences à lancer des séries de 200 platines par semaine, c’est vite dramatique si tu as 10% de retouches.

Au final, le volume amène la qualité. C’est pas aux antipodes, au contraire. Si tu cherches les meilleurs pneus du marché, tu vas prendre du Michelin. Et pourquoi ils sont top ? Parce qu’ils en font des millions et qu’ils ont une boucle d’apprentissage et d’amélioration continue beaucoup plus rapide que si tu vas chez un manufacturier de pneus qui produirait je ne sais pas, 20.000 jeux de pneus par an dans 20 tailles différentes. Cela veut dire que chaque taille serait faite en petits volumes, et avant de te rendre compte des retours du marché, ça pourrait prendre des décennies.

Ludovic : En creusant un peu, on réalise que beaucoup de manufactures utilisent des bases ETA pour concevoir leurs mouvements. Est-ce dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ?

Olivier : L’utilisation de base ETA, c’est une démarche très intelligente. Je vais prendre un exemple bête et méchant, mais si tu veux passer de l’aiguille des heures à l’aiguille des minutes, tu dois diviser par douze. On est d’accord avec ça. Il n’y a pas 15.000 rapports d’engrenage qui sont capables de réduire par douze avec un nombre de dents limité, etc. Donc, quand tu en viens à une solution qui existe déjà ailleurs, pourquoi t’embêter à refabriquer toi-même ta roue de minuterie par exemple, si tu te rends compte que tiens, des routes minuterie qui ont la même taille, avec le même nombre de dents, il en existe déjà chez ETA. Les miennes, elles coûtent 25 francs à produire, celles de chez ETA, elles coûtent 85 centimes. Et les miennes n’apporteraient rien techniquement, elles vont être plus chères.

Nous, on ne l’a pas fait dans le tourbillon, mais pour d’autres raisons. C’est parce qu’on n’a pas accès. Je n’y ai pas accès moi, je suis pas un client historique ETA, donc je ne peux pas commander des pièces au SAV ETA. Mais pour quelqu’un qui peut le faire, c’est tout à fait pertinent de se dire est-ce que j’ai pas meilleur temps d’utiliser un balancier de chez ETA parce que mon mouvement, je suis sûr qu’il va avoir un balancier de bonne qualité et quelque chose d’éprouvé depuis des dizaines et des dizaines d’années. Et nous, dans le cas par exemple de BCP Tourbillon, on n’a jamais essayé. La boîte est récente, elle a été fondée en 2017, donc on n’a jamais eu accès aux composants ETA. Et si je dois refabriquer la même roue que chez ETA ou refabriquer une roue toute neuve, elles vont coûter le même prix. Dans ce cas, moi j’ai privilégié la création de nouvelles références qui vont devenir mes propres bibliothèques de pièces. Aujourd’hui, quand je crée un deuxième calibre, la première chose que je fais, c’est essayer de réemployer des composants de mon premier calibre.

Ludovic : Y a-t-il un projet sur lequel tu as travaillé – et dont tu peux nous parler – dont tu es particulièrement fier ?

Olivier : Il y a beaucoup de projets pour lesquels j’ai été très fier d’être d’en faire partie. J’étais absolument ravi de faire partie de l’équipe qui a lancé Sellita dans la manufacture de mouvements, alors qu’avant c’était juste de l’assemblage. Je suis ravi de manière générale de toute la collaboration qu’on a en ce moment avec Yema et qui vraiment quelque chose de réjouissant intellectuellement parlant (on vous dit tout sur le sujet ici). J’ai été ravi d’arriver à faire un tourbillon 100% suisse qui commence à se retrouver un peu partout, décliné dans plein de versions différentes et ça me plaît énormément. Mais chaque projet que je démarre, je suis ravi de le faire, sinon, on les démarre pas.

Ludovic : Parlons de ta marque Skill. Peux-tu nous la présenter et y a-t-il un nouveau modèle en préparation ?

Olivier : Skill, c’est l’endroit où je peux faire ce qui me plaît en montre finie. J’aime le look steampunk à la BioShock (jeu vidéo, NDLR), etc. J’ai aucun client qui me demande des choses dans ce genre-là. Et moi, j’adore ça et j’ai envie de le faire quand même. Donc, d’avoir Skill, ça me permet de m’amuser à ça. Ça reste très, très, très, très, très anecdotique puisque on fait quelques dizaines de pièces par an, maximum 50 sur un modèle et on les fait parce qu’on a envie. Je dis on les fait parce que mon frère m’accompagne dans cette démarche très souvent; il n’est pas horloger, mais il a de très bonnes idées. Et on s’éclate à faire des choses comme on a envie qu’elles soient. Si on se dit qu’on aimerait bien avoir une montre qui indique l’heure sur Mars, et bien on le fait. Et d’ailleurs, le nouveau modèle pour cette fin d’année qui va être disponible en précommande, c’est notre Skill Tyr, Tyr étant l’équivalent nordique du dieu Mars (mythologie romaine, NDLR), qui affiche entre autres complications, l’heure qu’il est sur Mars.

Ludovic : Il y a certainement d’autres profils référents tels que le tien dans l’industrie. Qui nous recommanderais-tu d’interviewer ?

Olivier : Si une fois vous avez l’occasion, je pense qu’il faudrait faire connaître des gens comme Michel Belot qui est co-fondateur de Timeforge. Toute l’équipe Teamforge, ce sont des gens qui sont, comme moi, dans le dans le développement mouvement. On est inconnu du grand public et très souvent, c’est très bien, mais pour comprendre comment ça se passe dans dans l’industrie horlogère, ça vaut la peine de rencontrer des gens comme ça. Il y aurait Gaylord de Lamarlière aussi, constructeur indépendant qui a un studio de développement qui s’appelle 109 degrés. Pareil, des gens comme ça, il faut les rencontrer pour qu’ils te racontent aussi leur vision du métier, leur parcours et ce qu’ils ont fait. Puis, tout d’un coup, tu dis « ouah, en fait cette marque qui a sorti ça, derrière, il y a un petit cabinet indépendant ». Tout le monde n’a pas le droit de dire avec qui ils bossent, mais là, en l’occurrence, ceux que je t’ai cité, ils pourraient te donner des chouettes projets qu’ils ont fait.